Chroniques d'Alfred Gilder

18.01.2018

Borderline 
Pour paraître cultivé, sortez de son contexte un terme étranger. Cuisinez-le à différentes sauces. Faites-en quelque chose d’indéfini comme schmilblick, en moins drôle. Vous impressionnerez en disant : ce type est « borderline ».

L’anglicisme Borderline signifie ligne de démarcation, frontière, limite. Limite de quoi ? De tout ce que vous voudrez. Si le souci d’être compris vous anime, dites : il a franchi la ligne jaune, dépassé les bornes, outrepassé le convenable, dérogé à l’acceptable, bousculé les choses convenues, enfreint la bienséance, heurter la bien-pensance... Ou, plus imagé : marcher à côté de ses pompes, péter un câble, fumer la moquette, bouillir de la cafetière, être fêlé du melon, atrophié du bulbe, onduler du trottoir...
Laissez aux psychiatres d’outre-Atlantique « borderline case ». Cette notion s’applique à un malade souffrant d’un trouble de comportement grave, caractérisé par une instabilité émotionnelle prononcée. Ce trouble psychique, situé à mi-chemin entre la névrose et la psychose, s’appelle un état-limite.
Août 2017

Burnout
Le syndrome de Vatel 

Dans une lettre du 2 avril 1671, Mme de Sévigné raconte le suicide de Vatel au château de Chantilly. Tout à son affaire de régaler Louis XIV, le maître d’hôtel du Grand Condé n’avait pas dormi depuis douze nuits. Ne voyant pas venir la marée, il se trouva, dit-elle, « perdu d’honneur ».
Entré dans l’usage avec la force d’un virus,  « burn-out » signifie usé, éteint. Contrairement à ce qu’on prétend, syndrome d’épuisement professionnel n’en est pas l’équivalent, mais sa définition.
Disons plutôt vatélite, craquement professionnel ou craquement.
Cette vatélite, ce craquement combine fatigue profonde, démotivation, sentiment d'incompétence, d’impuissance, d'échec, résultats d'une tension mentale que déclenche, notamment, une surcharge d’activité. L'individu peine à s’adapter à son milieu de travail. Son énergie, sa motivation et son estime de soi déclinent.
Les hauts cadres du secteur privé astreints à des obligations de résultat subissent plus que d’autres cette forme d’usure professionnelle. D’autres sont exposés aussi à ce craquement : travailleurs sociaux, corps médical, et les enseignants qui craquent.
« Faire suer le burnoute » et « casser les burnoutes » sont grossiers.
Septembre 2017

hobby,  hobbies  
Troncation de « hobby-horse » « Hobby » signifie bidet ou dada, « petit cheval de selle pour enfants », « hobby » ayant été jadis francisé aubin pour qualifier l'« allure défectueuse d’un cheval fatigué ».
Le mot prit, vers 1900, le sens d’idée ou occupation favorite.
C’est faire preuve de pédantisme ou d’ignorance que d’employer cet anglicisme.
Vingt-deux équivalents disent mieux la chose : violon d’Ingres (et non « violon dingue »), jouet, distraction, loisir favori, passe-temps, passion, enfant chéri, péché mignon, domaine de prédilection, sujet favori, sujet de délectation,  centre d’intérêt, activité de délassement, activité latérale, manie, marotte, lubie, toquade, turlutaine, parfois une addiction, voire un TOC (trouble obsessionnel compulsif).
Dites aussi, bien sûr, dada. La langue française, c’est mon dada. Il a enfourché son dada.
Octobre 2017

start up
En 1974, la commission ministérielle de terminologie des finances rejeta ma suggestion de remplacer « start-up » par tigron. Motif : ce félin est l’hybride d’une lionne et d’un tigre. 
On aurait peut-être étouffé dans l’œuf l’américanisme startup tronqué de « start-up  company » « société qui démarre » dans un secteur de pointe.
Outre le mérite d’être court, tigron eût bien exprimé la chose. L’entreprise qui se lance ressemble à cet animal magnifique : elle est jeune, belle, attirante, en croissance, pleine d’énergie, de puissance, d’agressivité de bon aloi. À l’époque de ma proposition, les quatre dragons qualifiaient Singapour, Hongkong, la Corée du Sud et Taïwan. Le terme officiel adopté, jeune pousse, ne s’est pas implanté tandis que « start-up » se mit à croître et embellir. Certains journalistes de la presse économique ne l’emploient que pour éviter dix fois de suite « start-up ». Au reste, c’est un pléonasme : une pousse est « un bourgeon naissant ou la partie jeune d’un arbre ou arbuste ». A-t-on jamais vu des vieux pousses ? À leur âge, ils ne poussent plus depuis belle lurette.
D’autres mots existent : gazelle, entreprise innovante ou en croissance.
novembre 2017

Voire même est-il pléonastique? Oui et non
Dans l’ancien français, voire, du latin verus «vrai», était à la fois un nom féminin signifiant vérité et un mot-phare voulant dire vraiment. Il équivalait à un oui très net, employé pour renforcer une assertion, une idée. Ainsi, au XIIème siècle, Chrétien de Troyes écrit dans Érec et Énide : «Sa mère estelle? — Voire, Sire». Aujourd’hui, dans la langue littéraire, voire exprime ironiquement quelque chose comme j’en doute.
"Le sens de voire évolua à partir du XVIIème. Il se mit à signifier et même. Depuis, voire même, employé plus souvent que voire, est critiqué comme pléonasme et subit les foudres des puristes. Cette condamnation est contestable. On peut alléguer en faveur de voire même son ancienneté. Vaugelas ne la trouvait pas d’un excellent usage parce que relevant de la langue familière, mais il ne la condamnait pas. Elle était d’usage fréquent. François de Sales, par exemple, dit dans Introduction à la vie dévote : «[Il] paraîtra en vos yeux, en votre bouche, en vos mains, voire même en vos cheveux morte et enterrée». Surtout, cette conjonction de coordination reçoit l’approbation de l’Académie française depuis 1835 et de Littré. De bons auteurs l’utilisent, tels Musset dans ses Contes ou Théophile Gautier dans Capitaine Fracasse. Que demander de plus? "

week end 
Vive la fin de semaine ! 

Oui, les langues évoluent. Qu’elles le fassent dans le bon sens ! Que la nôtre bouge quand un mot, fût-il enraciné dans l’usage, pose problème. Qu’elle le chasse ! Ainsi ouikende. Les Anglo-Saxons l’empruntèrent à l’allemand « Wochen Ende ». Or, on ne dit ni « the beginning of the week » ni « midweek », mais : début ou milieu de semaine. Alors pourquoi « week-end » ?
Explication. Il y a un siècle, l’habitude se prit outre-Manche de cesser le travail le samedi à midi. Faisant de même, nous parlâmes d’abord de semaine anglaise ou de samedi anglais : « Le samedi anglais, je mettais mon costume du dimanche. » (Henri Calet, La Belle lurette). 
Rappel : dans les trois religions, juive, chrétienne, musulmane, la semaine commence le dimanche et finit le samedi. Mais la République est laïque ; le double-jour de repos y est sacré. Tiens, double-jour, encore un bon équivalent.
Évitez l’inepte « week-end de Pâques », qui comporte un lundi. 
Les fins de semaine, ça mène aux pauses, sans doute la chose la plus agréable dans le salariat. Et, dixit Pierre Dac, quand on ne travaillera plus les lendemains de jours de repos, la fatigue sera vaincue.